Il nous arrive parfois d’être soudainement aux prises avec du contenu épineux, difficile ou carrément offensant, comme cette citation tirée d’un récent projet de traduction :
The happiest future for the Indian race is absorption into the general population, and this is the object of the policy of our government. The great forces of intermarriage and education will finally overcome the lingering traces of native custom and tradition.
(Duncan Campbell Scott, vers 1913)
Je me suis immédiatement braqué contre cette citation, à laquelle tout mon être s’opposait. Mais ma fonction de traducteur professionnel m’impose un certain devoir. J’ai donc pris un moment pour me recentrer et réfléchir au meilleur moyen de traduire cette citation. Je me suis ensuite exécuté, mais j’ai profité de l’occasion pour prendre quelques notes qui, je l’espère, pourront démystifier la démarche d’un traducteur compétent qui fait face à du matériel offensant :
A) Utiliser le bon vocabulaire : Les citations répréhensibles utilisent souvent des termes répréhensibles. Il est important de ne pas tenter de les édulcorer, mais de les reproduire le plus fidèlement possible. L’inverse est tout aussi vrai : si la source utilise un vocabulaire « poli », la traduction doit s’en tenir à un vocabulaire semblable, même si le ton global du texte cité n’a rien de poli.
B) Protéger ses arrières : Les lecteurs doivent pouvoir facilement faire la distinction entre l’interprétation du traducteur et les propos rapportés d’une tierce partie. Pour éviter tout problème, il peut être utile de faire suivre la citation d’une note du traducteur, telle que « traduit par nos soins ».
C) En cas de doute, s’abstenir : Il vaut parfois mieux laisser la citation dans sa langue d’origine et la faire suivre par une paraphrase qui explique plus sobrement le sentiment exprimé.
Dans le cas de la citation de Duncan Campbell Scott, je me suis assuré de traduire « Indian race » par « l’Indien », un terme aujourd’hui désuet, mais courant à l’époque. J’ai résisté à la tentation de le traduire par « sauvage », qui aurait reflété la condescendance se dégageant du texte. J’ai également ajouté une note pour préciser qu’il s’agissait de ma traduction.
Comme vous le voyez, il est tout à fait possible de traduire le plus offensant des passages avec le plus complet professionnalisme, et ce, même lorsque le message est contraire à nos valeurs profondes.


